QU’EST-CE QU’UN MYTHE Pierre Gibert 8 décembre 2016

QU’EST-CE QU’UN MYTHE ?

Avant de m’expliquer sur ce qui me vaut d’être présent parmi vous ce soir, – mes propos d’écran des bornes visuelles du Musée des Confluences -, permettez-moi de vous évoquer la définition, ou plutôt les nombreuses définitions et acceptions du mot « mythe ». Je me limiterai à deux dictionnaires, le dictionnaire grec-français de Bailly (édition 2000), et le Petit-Robert français (de 2009).
Dans le gros Bailly, je relève pour le terme muthos pas moins d’une douzaine de traductions et donc d’acceptions, soit :
1. parole, discours; 2. récit; 3. rumeur; 4. nouvelle, message; 5. dialogue, conversation; 6. conseil, ordre, prescription; 7. objet de discours, de conversation; 8. résolution, décision, projet.
A quoi s’ajoute, « plus tardivement » : 1. légende (opposé au logos); 2. récit fabuleux, conte; 3. fable, apologue.
Du côté du Petit-Robert, je retiens cinq propositions :
1. récit fabuleux; 2. pure construction de l’esprit; 3. expression d’une idée, exposition d’une doctrine, ou d’une théorie philosophique sous forme imagée; 4. représentation idéalisée de l’état de l’humanité dans un passé ou un avenir fictif; 5. image simplifiée, souvent illusoire (induisant appréciation, positive ou négative).
Arrêtons là, car nous risquerions de trouver d’autres « définitions » en d’autres dictionnaires…Mais d’abord, pourquoi ai-je abouti dans une de ces bornes du Musée des Confluences pour traiter en boucle du « mythe » ?
Si mon entrée dans la conception et la préparation de ce Musée fut pour une part le fruit d’un hasard, pour une autre part elle a tenu à mes travaux et publications sur l’idée d’origine et donc de mythe qui lui est souvent accolée. Ainsi, selon une première organisation des « équipes scientifiques » composées de cinq membres, je fus rattaché à l’équipe traitant précisément des origines, avant que ne lui soit attribuée quelques années plus tard la thématique de « l’éternité », c’est-à-dire en termes plus réalistes, « la mort ».
Pour ce soir, je vous parlerai donc d’abord du « mythe » comme d’un problème historique réducteur; j’aborderai ensuite la question de son rapport avec la Volkskunst qui induira une approche scientifique; enfin, je m’interrogerai sur la pertinence de l’usage de ce terme.1.
Un problème historique réducteur.
Pour nous aujourd’hui, le mot mythe a fait une sorte de retour à la fin du XVIIIe siècle, même si nous ne devons pas oublier qu’il est d’origine grecque dont il tient ses lettres de noblesse, notamment par l’usage qu’en fît Platon. Car pour les dernières décennies qui en France précédèrent la Révolution, il n’est pas trop de reconnaître que le mot est alors fortement teinté d’idéologie, manifestant une réduction de sens flirtant avec un rationalisme antireligieux et surtout antichrétien. Il s’agit alors de dénoncer l’obscurantisme évidemment et éminemment catholique, en l’opposant à la raison et à l’ordre rationnel de la scientificité. Et en ce qui concerne la France il faudra attendre le retour à l' »histoire des religions », au sens exigeant des termes, pour que soit rendue au mot « mythe » une précision positive, ce qui n’aboutira de façon satisfaisante que dans la première moitié du XXe siècle.
Sur ce point et selon cette évolution, l’Allemagne marque une avance significative dès le début du XIXe siècle. Les études en matière de Volkskunst (ou « culture populaire) lointainement initiées par les Frères Grimm et surtout par les Frères Schlegel, eurent dès ce moment-là une dimension d’exigence cognitive, même si ce ne fût pas sans certaines illusions. Ainsi les Frères Grimm en publiant leurs contes pensaient rendre son âme à la germanité en la distinguant de la culture française trop bien considérée à leur sens dans le contexte allemand de l’époque.
On peut aujourd’hui sourire d’une certaine naïveté qui leur fît identifier comme typiques de cette « âme germanique » quelques « contes »de leur anthologie. En réalité, dans l’aire allemande de la fin du XVIIIe siècle, plusieurs de ces contes émanaient des petits recueils en « Livres bleus » issus d’officines parisiennes, vendus par des colporteurs notamment en Alsace où les grands-mères se faisaient canal de passage vers la Volkskunst allemande. Les « histoires » qu’ils rapportaient étaient typiques du sentimentalisme de l’époque, notamment selon l’esprit incarné par Bernardin de Saint-Pierre dans son Paul et Virginie. Repris par des auteurs d’Outre-Rhin, ces recueils furent reçus et répandus comme caractéristiques de l’âme germanique dans son oralité alors qu’ils n’étaient à l’origine ni oraux ni germaniques ! Pensez au conte fameux de la « Petite fille aux allumettes », une histoire à pleurer dans tous les sens du mot, et dont on peut douter d’une identité exclusive de l’âme allemande !
Quoiqu’il en soit, tout au long de ce XIXe siècle, l’intérêt pour la chose populaire en Allemagne ne se réduit pas à ces seuls actes de naïveté, même s’ils devaient s’en mêler pendant quelques décennies aux plus rigoureuses exigences. Ainsi en fût-il des Lutherssagen, sorte d’histoires plus ou moins édifiantes dont il fallut que des pasteurs se chargeassent de la critique et de l’élimination à la fin du XIXe siècle. Pour cela, on devait en finir avec cette soi-disant « nuit des temps », producteur et réservoir de tous les imaginaires et génies anonymes, afin de se consacrer à ce qui devait être saisi sur le terrain au terme d’à peine deux ou trois générations..

2.
La Volkskunst, une science « folklorique » ?
En Allemagne cependant, la Volkskunst posait des jalons de distinctions et de reconnaissance, comme celles qui dénomment et distinguent Sagen et Legenden, les premières, d’origines orales selon les idées du temps, tandis que les secondes relevaient de la lecture des vies de saints et donc de la sphère religieuse, tout en restant populaire. A l’époque on ne doutait guère d’une créativité populaire ni pour les unes ni pour les autres; et il fallut du temps avant que les spécialistes allemands ne fassent accepter le « barde premier » dont les auditeurs répèteraient à l’indéfini les produits de ses imaginations et inventions soi-disant issus de cette « nuit des temps ».
C’est dans le contexte de cette germanique Volkskunst au XIXe siècle, et des études de la littérature populaire dans la première moitié du XXe français, que les « genres » furent précisés et distingués. Ainsi, des deux grandes catégories de légendes, les légendes primordiales, et de celles plus habituellement reconnues comme populaires. Des spécialistes, de plus en plus précisément, relanceraient dans ce champ le terme de mythe, un terme à l’usage de plus en plus spécifié en lieu et place des légendes primordiales. En tout cas, quels que soient le flottement de la terminologie, les études spécialisées permettraient de désigner de grandes catégories de sorte que le sujet qui nous intéresse maintenant, le mythe, voyait s’écarter le flou et le vague, voire le malentendu et surtout l’idéologique.
Ainsi l’usage de ce terme retrouvait une dimension savante, rationnelle, qui pouvait prolonger en écho une dimension du langage des Antiquités grecques et romaines où la mythologie avait sa précision dans les limites de sa définition. Dès lors, le mythe pouvait être investi dans l’aire des études bibliques sans risque de malentendus, du moins parmi les spécialistes.
Il est vrai que le contexte même de ces études en cette fin du XIXe et du début du XXe, favorisait une harmonie de vocabulaire transcendant les différences de confessions, une sorte d’internationale biblique comme un œcuménisme savant facilitant de plus en plus les échanges entre spécialistes, quelles que soient les confessions, voire les tendances. Le mythe pouvait être correctement entendu selon un consensus suffisant pour désigner des temps échappant au temps humain et donc abstraits de l’histoire. Dans ces conditions, le mythe était apte à être rapporté aux origines absolues, celles qu’en aucun cas l’humanité ne pourrait atteindre et dont elle ne pourrait évidemment ni témoigner ni se remémorer.
Naturellement, demeurait la question : comment y accéder ? ou plus exactement : que peut signifier le mythe ? ce qu’une autre question orienterait : qui a élaboré le mythe, où et quand ?
Reconnaissons qu’à ce genre de question il n’est pas trente-six questions pas plus qu’il n’en serait de trente-six réponses !

3.
Qu’est-ce que le mythe ?

Le mythe est tout d’abord une élaboration intellectuelle plus ou moins narrative rapportée à ce qui ne peut ni ne pourra jamais être atteint et donc atteignable historiquement parlant.
Il faut donc se satisfaire ici du seul point de départ dont l’homme peut se saisir : lui-même, dans sa contemporanéité et l’histoire qu’il peut élaborer dans ses limites exclusives. Ce qui signifie d’abord que le mythe, dans son projet comme dans son ambition, est « second », et précisément par rapport à tout ce que l’homme ne peut saisir qu’ainsi, sans expérience ni témoignage. Dans ces conditions, force est d’accepter et de reconnaître que le mythe est conçu à partir d’un présent, un présent rétro-projeté sur ce qui sera désigné sans plus d’illusion comme commencement absolu ou origine. Ainsi se trouvent entrainées un certain nombre d’implications.

Comme nous venons de le dire, le « récit » mythique en tant que tel est toujours second, c’est-à-dire tardif, trop même. En deux mots, il paraît toujours trop tard, et ceci pour une raison évidente : il induit et doit induire une conscience suffisante de la réalité pour tenter de la situer et donc de la reconnaître en origines qu’il prétend ainsi pouvoir dire et considérer comme fondatrices. Prenons un exemple parlant à nos consciences françaises, exemple qui n’exclut rien des illusions que je viens de rappeler, nos fameux « ancêtres gaulois ». Considérons-les comme s’ils pouvaient dire et assurer l’origine absolue des Français et de la France, ce qui, soit dit en passant, était souvent induit par nos manuels scolaires, en tout cas ceux que j’ai eus dans les classes élémenaires. Or ils apparaissent, ou, si vous préférez, ils sont reconnus et désignés comme « nos ancêtres » dans les années 1550 ! Avouez que cela fait tard pour une « première reconnaissance », et qu’il ne faudra pas s’étonner de polémiques tout à fait circonstancielles. De ce moment-là jusqu’à l’entrée en guerre en 1914, on s’empoignera d’abord par textes interposés pour savoir de qui nous sommes les descendants, des Gaulois ou des… Francs ? le tout dépendant de la nature – changeante – des relations contemporaines entre voisins d’Outre-Rhin…
Ainsi vont les origines, jusqu’au mythe, c’est-à-dire jusqu’au risque de la mythification… et de la mystification ! Par delà cet exemple et ce cas, disons que le mythe est d’abord et fondamentalement déduit de la conscience tardive et des connaissances non moins tardives d’une réalité telle qu’on la saisit ou veut la saisir à un moment donné. Comme concept global, il induit généralement un récit au risque d’un imaginaire plus ou moins fabuleux. Dans la conscience qu’on peut en avoir, il nécessite en principe une maîtrise du récit qu’on en fera, aussi sommaire soit ce récit. Pensons ici aux actuelles « trois premières minutes de l’univers » dans lesquelles s’enfoncent de plus en plus profondément et finement les études – vraiment scientifiques – de nos astrophysiciens. Ce qu’on peut désigner ici comme « récit », qui est plutôt un scénario de représentation, relève avant tout de l’état présent de nos connaissances, jusqu’à ce que de nouvelles déductions les confirment ou infirment…
A la lumière de cet exemple, disons que le propos du mythe ne doit pas boursoufler ce moment inatteignable, insaisissable et donc exclusivement déductif. Et si l’on persévère à utiliser le mot pour toute forme de « récit » se rapportant à ces points d’origines, que ce soit non seulement sans illusion, mais aussi sans fantasme. C’est à cette condition que malgré ses besoins « imagiers » (et pas exclusivement « imaginaires ») l’esprit humain peut ‘exprimer sans succomber à l’illusion, et rester scientifique jusque dans ce qu’il ne peut atteindre et pour quoi il utilisera toujours un langage « imagé » sans illusion. Le mythe appartient, doit appartenir à cette intelligence de conscience, que ce soit en science ou en histoire. Dans tous les cas, l’inévitable ou nécessaire narratif ne doit pas davantage contraindre nos facultés de compréhension.

*
Pour conclure, je me permettrai de poser la question : faut-il garder le mot « mythe », selon les précautions que j’ai tenté de vous suggérer ?
Qu’on le veuille ou non, dans notre intelligence contemporaine, le « mythe » induit quelque chose de l’ordre du doute et donc de la défiance. En tout cas, son type de récit est une forme d’expression qui n’induit nullement la réalité ni même la vraisemblance de ce qu’il rapporte, même s’il n’est pas pur imaginaire ou pure imagination selon le mode du conte ou de la fable.
Faut-il considérer le « récit mythique » comme une tautologie ? ou comme une façon de « parler faute de mieux » ? En tout cas, le mythe et le mythique doivent être reconnus pour ce qu’ils sont et être décryptés, notamment en ce qui concerne l’Antiquité – les Antiquités -, jusques et y compris la Bible.
Et si vous me le permettez, je voudrais dire un mot ici de la complexité des « mythes » repérables plus ou moins judicieusement dans la Bible, notamment à propos du lieu par excellence qui est celui de la création et de ce qui narrativement la suit.
Après tous les malentendus qui depuis le VIe siècle de la chrétienté ont nourri l’intelligence des trois ou quatre premiers chapitres de la Genèse, et continuent de le nourrir chez quelques esprits plus ou moins obtus, il est plus que temps de reconnaître dans ces chapitres non seulement un objet inatteignable, mais aussi une multiplicité de données parfaitement contradictoires. Or, bien loin de l' »obscurantisme biblique », tel que le dénoncent encore quelques esprits aussi forts que bornés dans leur « scientifisme », ces textes témoignent par leurs multiplicité même et leurs éléments additionnels de l’inatteignable origine. Et si nous tenons au terme de mythe, appliquons-le ici comme ailleurs, à ce titre précis et exclusif.
Dans ce cadre biblique, le terme même de mythe se légitime par son jeu de multiplicité, de différences significatives et a fortiori de contradictions ou d’inconciliabilités. Rapprocher des quatre premiers chapitres de la Genèse, le chapitre 7 du 2e livre des Maccabées, sans négliger définitivement les multiples évocations du livre de Job et des livres de Sagesse, c’est accumuler des données qui, de différentes façons et jusqu’à la contradiction ou l’opposition, entendent dire quel que chose de l’origine, de toutes les origines qui font la conscience de l’humanité quant aux sources.
Sans plus nous attarder, disons que la Bible manifeste par là à la fois la relativité d’un langage et son impuissance précise dans la désignation de l’objet dont elle traite, sinon à transporter l’esprit dans des arcanes définitivement incertaines. Raison de plus de parler de mythes ? ou de n’en plus parler !

Pierre Gibert
(Bordeaux, 8 décembre 2016)

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