Présentation du thème « La famille », de septembre 2020 à Juin 2022

SEHA : La famille, septembre 2020 – Juin 2022

 

La famille. Ah, la famille ! Que n’a-t-on pas dit, écrit sur elle, pour elle, contre elle ? Absente, elle manque, présente, et parfois trop présente, elle devient pesante, voire insupportable. Alors il va falloir nous résigner : la famille parfaite n’existe pas et si elle existait on s’y ennuierait. Que la vie … familiale est donc difficile. Reste à définir la famille idéale – au sens où Arthur Rimbaud parlait de son paletot qui devenait idéal. Juste une idée.

Une idée de famille. Mais qu’est – ce qu’une famille ? Il n’est pas sûr qu’au bout de deux ans de réflexions nous réussissions à le savoir. D’autant plus que le mot famille ne s’applique pas qu’aux humains que nous sommes et qui en parlent tant. Eh oui, il y a des familles animales, des familles végétales et même des familles minérales dont les représentants, parfois, n’ont pas grand-chose à voir entre eux. Ainsi qui croirait que le daman des rochers (procavia ruficeps) rongeur de la taille d’un lapin, commun dans les savanes africaines (sauté aux oignons c’est délicieux) est de la même famille que l’éléphant : tous deux sont des ongulés. C’est à peu près tout ce qu’ils ont en commun. De même la tomate – un fruit – et la pomme de terre – un tubercule – appartiennent à la même famille des solanacées, plantes toxiques par ailleurs. Et dire que la patate douce « ipomea batata » est un liseron de la famille des convolvulacées et le marbre un calcaire. Sans compter, chez nous, les familles historiques, géographiques, religieuses, politiques, culturelles…

Avant toute chose, pour nous en tenir à la famille humaine, il importe de savoir de quoi on parle, savoir ce qu’est cette famille du genre humain. Sans remonter jusqu’à notre ancêtre simien d’il y a quelques millions d’années, il est maintenant admis que notre famille fut un bouquet foisonnant depuis nos cousins australopithèques, et pour certains un peu ancêtres quand même, jusqu’à la solitude d’Homo Sapiens d’aujourd’hui. Qu’il est loin le temps ou tonton Néandertal, qui n’avait plus grand-chose à voir avec papi Erectus, comptait fleurette à mamie Denisova pendant que le cousin de Luçon, aux Philippines, taquinait cousine de Florès, en Indonésie, en attendant que Sapiens vienne unifier tout cela et … ne se retrouve tout seul… jusqu’à ce qu’un jour, peut – être, l’évolution aidant mais, chut… n’anticipons pas sur l’avenir alors que le passé est encore assez flou. D’accord, le raccourci est un peu rapide et heureusement Bruno Maureille, paléoanthropologue à l’Université de Bordeaux

viendra nous éclairer et essayera de débrouiller cet écheveau. Cela, c’est pour l’espèce, quant à savoir ce qu’était l’organisation familiale de nos ancêtres préhistoriques, bien malin qui pourra le dire d’autant plus qu’il est illusoire de croire que ces familles aient pu rester identiques à elles-mêmes d’un bout à l’autre de l’espace occupé pendant des millénaires, voire millionnaires. Et pourtant elles ont existé, sinon nous ne serions pas là pour en parler comme le fera Anne-Marie Tillier, paléoanthropologue, Dir. de Rech. Emérite au CNRS

Il y a des décennies que les anthropologues se penchent sur la question de la famille sans avoir résolu le problème. C’est que la famille ne se laisse pas cerner facilement. Et quand on dit la famille est-ce la même chose qu’une famille. ? « Papa, maman, la bonne et moi » clamait Robert Lamoureux, un peu réducteur quand même.

Pourtant une chose est sûre : quel que soit le lieu, quelle que soit l’époque il n’existe pas de groupe humain qui n’ait inventé un système de reproduction et de protection de ses membres, peu importe leur nombre d’ailleurs. Très vite, nos groupes familiaux se sont organisés en fonction du climat, des ressources, de la démographie pour protéger ce qui lui importait le plus : le maintien et l’avenir du groupe en la personne des jeunes. La famille a été, est avant tout, le lieu de la protection du groupe et de sa reproduction. Dès le Néolithique, sans doute avant, dans les premières sociétés agraires plus ou moins sédentaires, des normes se sont établies pour savoir qui épousait qui, qui allait protéger les jeunes et leurs mères en cas de défaillances du protecteur en chef. Danielle Labatut, conférencière à Bordeaux, viendra nous expliquer comment la famille était conçue dans le Code d’Hammourabi. Le droit familial ne date pas d’aujourd’hui.

On l’aura compris, ce qui importe avant tout c’est la protection du groupe familial afin de favoriser sa reproduction et sa survie dans les meilleures conditions possible. Dans ce contexte, production économique et protection des individus, à commencer par les jeunes, les vieux ça a plutôt tendance à encombrer, vont de pair. Il importe avant tout que chaque individu, homme ou femme, puisse avoir une descendance et tous les moyens sont bons pour cela. Et Dieu sait qu’avant que les économies de type occidental ne viennent unifier tout cela nous avons partout su faire preuve d’une inventivité extraordinaire.

Chez les Nuer du Soudan, par exemple, une femme en âge d’avoir des enfants, peut épouser un mort et lui donner une descendance. Mais si, mais si. Bon, bien sûr, elle devra avoir recours à un jeune truchement, un inséminateur en quelque

sorte, qui s’en tirera avec quelques vaches qui lui permettront d’épouser l’élue de son cœur. Et le mari défunt aura une descendance à son nom, c’est important : son culte en tant qu’ancêtre sera ainsi assuré. Les Nyinba du Népal vivent de colportage. Les hommes, qui vont parfois commercer très loin, sont les éléments mobiles de la société alors que les femmes y sont les pôles fixes : une femme épouse ainsi plusieurs frères les uns après les autres. L’un d’eux, en général le dernier marié, reste avec l’épouse pendant que les autres vont commercer au loin. Afin qu’il n’y ait pas de litige tous les enfants appartiennent au frère aîné épousé en premier même si l’épouse peut désigner tel ou tel comme géniteur. Bien entendu c’est elle qui gère la fortune du ménage.

Que dire du « visiting husband » des Baoulé de Côte d’Ivoire ? Issus du grand groupe Akan qui occupe aujourd’hui essentiellement le Ghana et une partie de la Côte d’Ivoire ils sont matrilinéaires. C’est-à-dire que les enfants d’une femme ne sont pas considérés comme les descendants et héritiers de son mari mais de son frère aîné : ils en héritent nom, fortune, prérogatives sociales, politiques, religieuses. A défaut de frère un cousin dans la lignée maternelle fera l’affaire. Même si la (les) sœur(s) habitent chez leur frère avec leurs enfants il est bien entendu qu’ils n’ont aucun commerce charnel entre eux, l’inceste est totalement interdit. Ces dames sont mariées et leur mari réside avec sa ou ses sœurs. Il vient régulièrement rendre visite à son épouse, la nuit, car le jour il vaque à ses occupations. Où cela se complique c’est lorsque ces messieurs sont polygames. Et la nuit, pendant que les sœurs attendent leur mari-ami de la famille, c’est à un véritable chassé-croisé que se livrent ceux-ci entre leur habitation et celle de l’épouse du jour, ou plutôt de la nuit, où l’attend aussi son dîner. Toutes les nuits les polygames changent de cuisinière. Cela peut paraître compliqué mais en fait c’est très logique : un frère est toujours sûr que les enfants de sa sœur sont du même sang que lui alors qu’un mari ne peut faire qu’un acte de foi quant à la légitimité des enfants que lui donne sa femme. Nous, nous avions résolu cela en prenant exemple sur la sagesse des Romains : le père c’est le mari, jusqu’à ce que les recherches sur l’ADN viennent tout chambouler. Il n’est pas sûr que la paix des familles y ait gagné…

Les Bassa du Cameroun ont résolu le problème autrement : pratiquant une agriculture de clairières défrichées au sein de la forêt, au sud du pays, ils ont besoin de beaucoup de main d’œuvre pour les travaux agricoles. Ils sont patrilinéaires, donc les enfants héritent de leur père et constituent une partie de la main d’œuvre avec leur mère. Ils travaillent aussi pour leur patrimoine. La

première épouse, choisie par les parents, a l’honneur de partager l’habitation de son mari. Si elle a autorité sur toute la maisonnée et bénéficie de tout le respect auquel elle a droit, son degré de liberté est assez mince. Les habitations des autres épouses choisies par le mari – souvent influencé par la première, ça peut éviter les litiges – s’organisent autour de la cour centrale. Elles y habitent avec leurs enfants et le mari vient les visiter chacune à leur tour en passant par la porte du mari située en façade. Jusque là tout va bien. Oui, mais… au dos de la maison, donnant sur la forêt proche, se trouve la porte de l’amant. En effet, chaque épouse secondaire a le droit d’avoir un amant officiel qui entretient souvent de bonnes relations avec le mari à qui il fait des présents en dédommagement des relations avec sa femme. L’amant est toujours un jeune célibataire, ou un veuf sans enfant non remarié, jamais un homme marié : il ne va pas gaspiller sa semence à l’extérieur de sa maisonnée, quand même ! Tous les enfants qui naissent de ces unions temporaires appartiennent de droit au mari qui y trouve son compte : beaucoup d’enfants qui vont aller travailler aux champs permettent d’abondantes récoltes qui permettront de constituer des dots1 pour avoir d’autres épouses qui auront des enfants qui… etc… et c’est ainsi que l’on constitue une grande famille. Ensuite il faudra marier les filles pour étendre les alliances2 – ça peut servir – et choisir les épouses des fils en fonction des qualités de leurs mères. Mais là-bas comme ailleurs la vie familiale, qui n’est déjà pas simple, se complique des changements induits par l’occidentalisation3 dont le christianisme depuis un siècle et demi n’est pas l’élément le moins perturbateur.

A travers ces quelques exemples – en faisant un détour par les autres on a un meilleur regard sur soi – que l’on pourrait multiplier à l’infini on se rend compte que les solutions sont aussi nombreuses que les groupes humains. Oui, la famille existe, c’est même une donnée essentielle de nos sociétés humaines. Mais quelle famille ? Qu’est-ce que la famille ? Qu’est-ce qu’une famille ? Sans compter qu’il faut aussi prendre en compte les changements apportés par les modernités partout à l’œuvre. La modernité, disait Georges Balandier, « c’est le désordre plus l’incertitude ». Pour nous en tenir à nos sociétés – ce sont elles qui

nous intéressent le plus – nous pouvons dire que le désordre et l’incertitude sont à l’œuvre et ne laissent pas d’étonner ceux qui s’imaginent avoir vécu dans un monde plus stable mais qui étonnait autant leurs aînés. Chaque âge a les étonnements qu’il mérite.

Pour essayer de décortiquer le fait familial4 nous avons fait appel, outre les deux conférenciers déjà cités, au Dr. Philippe Brenot, psychiatre et sexologue à Paris, qui viendra nous parler de l’amour , le couple et la famille. Me Jean – Philippe Bouard, avocat au barreau de Bordeaux évoquera les évolutions du droit de la famille depuis le Code Napoléon jusqu’à aujourd’hui tandis que Me. Thierry Cretin, notaire dans le Berry, nous entretiendra des démêlés de la famille et de l’argent. Jean – Paul Casse, généalogiste à Bordeaux nous expliquera l’origine des noms de famille. Le Pr. Eric Crubézy, paléoanthropologue à Toulouse, pour expliquer la relation des rituels funéraires avec les organisations familiales nous montrera comment les Yakoutes de Sibérie en passant de la monogamie à la polygamie ont changé leurs rituels funéraires en même temps que leur situation économique sous domination soviétique. Dans le même ordre d’idée Philippe Charlier, médecin légiste, Directeur du Département de la Recherche et de l’Enseignement au Musée du Quai Branly parlera de la famille et la mort.

En 2021 – 2022, Bernadette Rigal – Cellard, Professeur émérite à l’Université Bordeaux-Montaigne nous fera part de sa connaissance de la famille chez les Mormons et Françoise Ventribout, professeur de français à Mayotte – rassurez-vous, elle sera en congée – nous expliquera les tribulations de la vie familiale en Chine, de l’Empire à la révolution culturelle et jusqu’à aujourd’hui. Il nous restera à évoquer la place des jeunes et celles des vieux, les nouvelles façons de fonder une famille et de procréer avec un généticien et un sociologue, peut-être le fonctionnement d’une entreprise familiale transmise de générations en générations depuis 150 ans (il y en a beaucoup plus qu’on ne croit) ainsi que les représentations artistiques de la vie de famille. Entre autres car nous n’épuiserons pas le sujet.

Au cours de sorties nous visiterons le cimetière de la Chartreuse à Bordeaux, la dernière demeure est un extraordinaire témoin de l’évolution de la vie familiale aussi bien à une époque donnée que sur le long terme. Nous irons aussi voir un vignoble dans le Médoc qui est dans la même famille depuis 800 ans sans

compter les musées, châteaux, activités diverses où s’épanouit et parfois disparaît la vie familiale.

Tout ceci pendant deux années et si le Covid 19 nous le permet.

 

Renseignements : 06 07 60 76 78